Une aura internationale

LA LIGUE DES GOURMANDS

Quelques mois après avoir fondé les Carnets d’Épicure, Auguste Escoffier crée la Ligue des gourmands avec des amis, dont Théodore Gringoire, l’auteur du Répertoire de la Cuisine et qui était le rédacteur en chef des Carnets.
L’idée leur en était venue au cours d’une de leurs conversations sur la cuisine et la gastronomie, le 25 février 1912.
Avec Escoffier, les choses ne traînaient jamais ! Dès le 3 mars, la Ligue prend forme : création d’un Comité composé de douze membres, siège à Londres (dans les bureaux des Carnets, 60-61 Marsham Street, Wetsminster), filiales en France et en Belgique, statuts rédigés ; information immédiate des lecteurs des Carnets d’Épicure et incitation à se mobiliser pour créer des Comités locaux.
Son objectif est de ” démontrer partout dans le monde l’excellence de la cuisine française ” et que celle-ci n’est pas du tout en décadence, à l’inverse de ce que proclament alors certains pessimistes.
Dans ce but, la Ligue organisera en tous pays des dîners mensuels, les ” Dîners d’Épicure “ qui auront lieu le même jour et dont le menu sera partout le même.
L’article 3 des Statuts précise que ” Les dames seront admises à faire partie de la Ligue des Gourmands : il sera offert à chacune d’elles un gracieux souvenir lors du premier dîner. “

LES DINERS D’ÉPICURE

La création de la Ligue des gourmands va permettre à Escoffier de réaliser un de ses vieux rêves : un dîner planétaire appelé Dîner d’Épicure et de démontrer en même temps que la cuisine française est bien loin d’être en décadence comme certains esprits chagrins le soutenaient alors.
A partir du 3 mars 1912, date de création de la Ligue, l’affaire est montée en quelques semaines dans le plus grand secret.
Les prix des Dîners sont fixés : 5 à 7 F pour la France, 7 shillings 6 pences pour la Grande Bretagne.
Une partie des bénéfices sera obligatoirement reversée à la Maison de retraite des Cuisiniers français.
Au cours de chaque Dîner d’Épicure, ” un convive devra faire en vers ou en prose l’éloge de la cuisine et des vins français. ” Mais ” les longs discours risquant de troubler la digestion des convives seront absolument interdits. ”
Le dernier toast porté le sera obligatoirement en l’honneur de la Cuisine française et en présence du chef de cuisine qui aura exécuté le Dîner.
Le menu rédigé et signé par Escoffier (avec de nouvelles recettes) doit être luxueusement édité, de façon à devenir une œuvre d’art.
Les chefs des restaurants affiliés à la Ligue recevront ce menu et les recettes seulement dix jours avant, sous pli cacheté. Ils doivent le garder secret. S’ils le trahissent, ils seront exclus de la Ligue.
Les journaux anglais et français informés du projet se heurtent à un refus de plus d’informations, ce qui ne fait qu’augmenter le suspense et les réservations dans les restaurants.

LE PREMIER DINER D’ÉPICURE

Le Carlton jugé trop select et Escoffier ne voulant pas de mélange des genres, le Cecil Hôtel de Londres est choisi pour le premier Dîner d’Épicure.
Celui-ci se déroule le 25 mai 1911, réunissant 300 personnes au Cecil et plus de 4000 dans les 37 restaurants éparpillés dans le monde mais reliés par le téléphone et le télégraphe ce soir-là.
Le premier télégramme vient de Sarah Bernhardt, la fidèle amie.
” Je suis là parmi vous ; je prends part à cette jolie fête si française ; mes deux mains se tendent vers notre grand poète Richepin, vers mon cher ami Escoffier, vers vous, Gringoire qui chantez si joliment les fruits et les fleurs, vers vous tous enfin, amis de la poésie et délicats gourmets des réalités. “

Arrive ensuite celui de Jean Richepin :
” Vivent les dîneurs et les dodineurs auxquels de tout cœur je me joins pour célébrer le véritable grand art que fut et doit rester notre cuisine, cette rose unique arrosé par les vins de France. “
Toute la presse internationale se fit l’écho de cet “événement mondial”.
C’est à cette occasion qu’Escoffier, créa, entre autres, les Fraises Sarah Bernhardt.

Menu du premier Dîner d’Épicure
Hors d’œuvre ” Mignon ”
Petite Marmite béarnaise
Truite saumonée aux crevettes roses

Dodine de canard au Chambertin
Nouilles fraîches au beurre noisette

Agneau de Pauillac à la Bordelaise
Petits pois frais de Clamart

Poularde de France à la gelée d’Orléansv Cœurs de romaines aux pommes d’amour

Asperges d’Argenteuil
Sauce Divine

Crème Mousseline
Fraises Sarah Bernhardt
Mignardises

Café Mode Orientale
Les plus fines liqueurs

Vins : Chablis Moutoune 1902
Chambertin Clos de Bèze 1887
Champagne Veuve Clicquot
Dry England 1900

PENDANT DEUX ANS

Le deuxième Dîner d’Épicure eut lieu le 27 juillet 1912 dans plus de 50 restaurants dans le monde, y compris au Grand Hôtel de Yokohama, réunissant 5400 personnes. Escoffier crée la ” Timbale Jean Richepin ” pour cette occasion.
Tous les deux mois, ces Dîners se succédèrent, rassemblant de plus en plus de convives.
Ils seront plus de 140 restaurateurs dans le monde (Londres, Paris, New-York, Pittsburgh, Bombay, Lahore etc.) lorsque se déroulera le dernier Dîner d’Épicure, le 14 juin 1914.
La première Guerre Mondiale les stoppera brutalement, de même que les Carnets d’Épicure.

EN 1996 : DÎNER DU 150ÈME ANNIVERSAIRE

Pour célébrer le 150ème Anniversaire de la naissance d’Escoffier, la Fondation éponyme a ressuscité, avec les Disciples d’Escoffier, les Dîners d’Épicure.
Un menu fut choisi parmi ceux des Dîners passés.

Petite marmite Henri IV
Turbotin au gratin, coulis d’écrevisses
Ris de veau des gourmands aux pointes d’asperges
Selle de chevreuil, sauce groseille au raifort, purée de marrons
Mousse glacée aux mandarines
Fraises Sarah Bernhardt
Mignardises

Ce menu était allégé par rapport à celui servi au début du siècle. Il ne s’agissait pas d’une trahison envers sa mémoire, mais du respect de ce que Escoffier avait écrit en 1912, dans la préface du Livre des Menus : ” Un changement progressif s’imposera inévitablement dans le régime alimentaire humain (…). Cela nous conduit à considérer la diminution du volume des repas comme l’une des nécessités inéluctables de l’avenir et constitue un argument de plus (…) en faveur de menus plutôt courts.”
Le 28 octobre 1996, ce Dîner Épicure fut servi dans plus de 150 villes partout dans le monde, de l’Afrique du Sud au Canada, en passant par le Japon. Toujours dans la tradition Escoffier, un très beau menu fut imprimé, numéroté et offert à chaque convive.
Un des plus somptueux de ces Dîners se déroula au Ritz, Place Vendôme, à Paris.

EN 2006 : DÎNER DU 160ÈME ANNIVERSAIRE

Pour la célébration du 160ème anniversaire de sa naissance, les Disciples Escoffier ont réitéré, le 28 octobre 2006, le même hommage et avec le même succès.
Ce menu fut servi partout :

Consommé Suzette
Saumon de Norvège à la Royale
Noisettes d’agneau Favorite
Pommes Anna
Pêche Nellie Melba
Savorys
Mignardises

Maintenant

Chaque année, les Disciples de chaque Région de France et de chaque Pays du monde organisent un Dîner d’Épicure.

UNE FONDATION INTERNATIONALE

L’idée de la Fondation Auguste Escoffier est née dans l’esprit de Paul Thalamas et de Eugène Herbodeau, fidèles collaborateurs, grands admirateurs de leur maître et auteurs d’un livre publié en 1955 à Londres.
Ils créèrent en 1958 une Association, s’entourant d’autres cuisiniers, dont Jean Ducroux, le fondateur des Disciples d’Escoffier. Et ils n’eurent aucun mal à convaincre Joseph Donon, lui aussi élève d’Escoffier et ayant fait toute sa carrière aux Etats-Unis, d’en être le mécène.
La maison natale d’Escoffier à Villeneuve-Loubet fut achetée puis aménagée en Musée en 1959.
Cette même année, la Fondation Auguste Escoffier vit le jour.
Reconnue d’Utilité Publique en 1967, elle fut d’abord présidée par Joseph Donon (1888 – 1982), Vincent Bourrel étant Président délégué. De 1966 à 1993, Jeanne Neyrat-Thalamas la dirigea, tandis que Raymond Armisen, actuel Président d’Honneur des Disciples, en assura la Présidence de 1981 à 1999.

http://www.fondation-escoffier.org